{"id":1635,"date":"2017-01-02T20:55:02","date_gmt":"2017-01-02T18:55:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cnt-tas.org\/?p=1635"},"modified":"2017-01-02T20:55:02","modified_gmt":"2017-01-02T18:55:02","slug":"simone-weil-lettre-ouverte-a-syndique-apres-juin-1936","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new-wp.cnttas.lautre.net\/?p=1635","title":{"rendered":"Simone Weil : Lettre ouverte \u00e0 un syndiqu\u00e9  (Apr\u00e8s juin 1936)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Extrait de <a href=\"http:\/\/www.cnt-tas.org\/wp-content\/uploads\/la_condition_ouvriere.doc\">La condition ouvri\u00e8re de Simonde Weil<\/a><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Camarade, tu es l&rsquo;un des quatre millions qui sont venus rejoindre notre organisation syndicale. Le mois de juin 1936 est une date dans ta vie. Te rappelles-tu, avant\u00a0? C&rsquo;est loin, d\u00e9j\u00e0. \u00c7a fait mal de s&rsquo;en souvenir. Mais il ne faut pas oublier. Te rappelles-tu\u00a0? On n&rsquo;avait qu&rsquo;un droit\u00a0: le droit de se taire. Quelquefois, pendant qu&rsquo;on \u00e9tait \u00e0 son boulot, sur sa machine, le d\u00e9go\u00fbt, l&rsquo;\u00e9puisement, la r\u00e9volte, gonflaient le c\u0153ur\u00a0; \u00e0 un m\u00e8tre de soi, un camarade subissait les m\u00eames douleurs, \u00e9prouvait la m\u00eame ranc\u0153ur, la m\u00eame amertume\u00a0; mais on n&rsquo;osait pas \u00e9changer les paroles qui auraient pu soulager, parce qu&rsquo;on avait peur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Est-ce que tu te rappelles bien, maintenant, comme on avait peur, comme on avait honte, comme on souffrait\u00a0? Il y en avait qui n&rsquo;osaient pas avouer leurs salaires, tellement ils avaient honte de gagner si peu. Ceux qui, trop faibles ou trop vieux, ne pouvaient pas suivre la cadence du travail n&rsquo;osaient pas l&rsquo;avouer non plus. Est-ce que tu te rappelles comme on \u00e9tait obs\u00e9d\u00e9 par la cadence du travail\u00a0? On n&rsquo;en faisait jamais assez\u00a0; il fallait toujours \u00eatre tendu pour faire encore quelques pi\u00e8ces de plus, gagner encore quelques sous de plus. Quand, en for\u00e7ant, en s&rsquo;\u00e9puisant, on \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 aller plus vite, le chronom\u00e9treur augmentait les normes. Alors on for\u00e7ait encore, on essayait de d\u00e9passer les camarades, on se jalousait, on se crevait toujours plus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces sorties, le soir, tu te rappelles\u00a0? Les jours o\u00f9 on avait eu du \u00ab\u00a0mauvais boulot\u00a0\u00bb. On sortait, le regard \u00e9teint, vid\u00e9, crev\u00e9. On usait ses derni\u00e8res forces pour se pr\u00e9cipiter dans le m\u00e9tro, pour chercher avec angoisse s&rsquo;il restait une place assise. S\u2019il en restait, on somnolait sur la banquette. S&rsquo;il n&rsquo;en restait pas, on se raidissait pour arriver \u00e0 rester debout. On n&rsquo;avait plus de force pour se promener, pour causer, pour lire, pour jouer avec ses gosses, pour vivre. On \u00e9tait tout juste bon pour aller au lit. On n&rsquo;avait pas gagn\u00e9 grand-chose, en se crevant sur du \u00ab\u00a0mauvais boulot\u00a0\u00bb\u00a0; on se disait que si \u00e7a continuait, la quinzaine ne serait pas grosse, qu&rsquo;on devrait encore se priver, compter les sous, se refuser tout ce qui pourrait d\u00e9tendre un peu, faire oublier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tu te rappelles les chefs, comment ceux qui avaient un caract\u00e8re brutal pouvaient se permettre toutes les insolences\u00a0? Te rappelles-tu qu&rsquo;on n&rsquo;osait presque jamais r\u00e9pondre, qu&rsquo;on en arrivait \u00e0 trouver presque naturel d&rsquo;\u00eatre trait\u00e9 comme du b\u00e9tail\u00a0? Combien de douleurs un c\u0153ur humain doit d\u00e9vorer en silence avant d&rsquo;en arriver l\u00e0, les riches ne le comprendront jamais. Quand tu osais \u00e9lever la voix parce qu&rsquo;on t&rsquo;imposait un boulot par trop dur, ou trop mal pay\u00e9, ou trop d&rsquo;heures suppl\u00e9mentaires, te rappelles-tu avec quelle brutalit\u00e9 on te disait\u00a0: \u00ab\u00a0C&rsquo;est \u00e7a ou la porte.\u00a0\u00bb Et, bien souvent, tu te taisais, tu encaissais, tu te soumettais, parce que tu savais que c&rsquo;\u00e9tait vrai, que c&rsquo;\u00e9tait \u00e7a ou la porte. Tu savais bien que rien ne pouvait les emp\u00eacher de te mettre sur le pav\u00e9 comme on met un outil us\u00e9 au rancart. Et tu avais beau te soumettre, souvent on te jetait quand m\u00eame sur le pav\u00e9. Personne ne disait rien. C&rsquo;\u00e9tait normal. Il ne te restait qu&rsquo;\u00e0 souffrir de la faim en silence, \u00e0 courir de bo\u00eete en bo\u00eete, \u00e0 attendre debout, par le froid, sous la pluie, devant les portes des bureaux d&#8217;embauche. Tu te rappelles tout cela\u00a0? Tu te rappelles toutes les petites humiliations qui impr\u00e9gnaient ta vie, qui faisaient froid au c\u0153ur, comme l&rsquo;humidit\u00e9 impr\u00e8gne le corps quand on n&rsquo;a pas de feu\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si les choses ont chang\u00e9 quelque peu, n&rsquo;oublie pourtant pas le pass\u00e9. C&rsquo;est dans tous ces souvenirs, dans toute cette amertume que tu dois puiser ta force, ton id\u00e9al, ta raison de vivre. Les riches et les puissants trouvent le plus souvent leur raison de vivre dans leur orgueil, les opprim\u00e9s doivent trouver leur raison de vivre dans leurs hontes. Leur part est encore la meilleure, parce que leur cause est celle de la justice. En se d\u00e9fendant, ils d\u00e9fendent la dignit\u00e9 humaine foul\u00e9e aux pieds. N&rsquo;oublie jamais, rappelle-toi tous les jours que tu as ta carte syndicale dans ta poche parce qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;usine tu n&rsquo;\u00e9tais pas trait\u00e9 comme un homme doit l&rsquo;\u00eatre, et que tu en as eu assez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Rappelle-toi surtout, pendant ces ann\u00e9es de souffrances trop dures, de quoi tu souffrais le plus. Tu ne t&rsquo;en rendais peut-\u00eatre pas bien compte, mais si tu r\u00e9fl\u00e9chis un moment, tu sentiras que c&rsquo;est vrai. Tu souffrais surtout parce que lorsqu&rsquo;on t&rsquo;infligeait une humiliation, une injustice, tu \u00e9tais seul, d\u00e9sarm\u00e9, il n&rsquo;y avait rien pour te d\u00e9fendre. Quand un chef te brimait ou t&rsquo;engueulait injustement, quand on te donnait un boulot qui d\u00e9passait tes forces, quand on t&rsquo;imposait une cadence impossible \u00e0 suivre, quand on te payait mis\u00e9rablement, quand on te jetait sur le pav\u00e9, quand on refusait de t&#8217;embaucher parce que tu n&rsquo;avais pas les certificats qu&rsquo;il fallait ou parce que tu avais plus de quarante ans, quand on te rayait des secours de ch\u00f4mage, tu ne pouvais rien faire, tu ne pouvais m\u00eame pas te plaindre. \u00c7a n&rsquo;int\u00e9ressait personne, tout le monde trouvait \u00e7a tout naturel. Tes camarades n&rsquo;osaient pas te soutenir, ils avaient peur de se compromettre s&rsquo;ils protestaient. Quand on t&rsquo;avait mis \u00e0 la porte d&rsquo;une bo\u00eete, ton meilleur copain \u00e9tait quelquefois g\u00ean\u00e9 d&rsquo;\u00eatre vu avec toi devant la porte de l&rsquo;usine. Les camarades se taisaient, ils te plaignaient \u00e0 peine, Ils \u00e9taient trop absorb\u00e9s par leurs propres soucis, leurs propres souffrances.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme on se sentait seul\u00a0! Tu te rappelles\u00a0? Tellement seul qu&rsquo;on en avait froid au c\u0153ur. Seul, d\u00e9sarm\u00e9, sans recours, abandonn\u00e9. \u00c0 la merci des chefs, des patrons, des gens riches et puissants qui pouvaient tout se permettre. Sans droits, alors qu&rsquo;eux avaient tous les droits. L&rsquo;opinion publique \u00e9tait indiff\u00e9rente. On trouvait naturel qu&rsquo;un patron soit ma\u00eetre absolu dans son usine. Ma\u00eetre des machines d&rsquo;acier qui ne souffrent pas\u00a0; ma\u00eetre aussi des machines de chair, qui souffraient, mais devaient taire leurs souffrances sous peine de souffrir encore plus. Tu \u00e9tais une de ces machines de chair. Tu constatais tous les jours que seuls ceux qui avaient de l&rsquo;argent dans leurs poches pouvaient, dans la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste, faire figure d&rsquo;hommes, r\u00e9clamer des \u00e9gards. Toi, on aurait ri si tu avais demand\u00e9 \u00e0 \u00eatre trait\u00e9 avec \u00e9gards. M\u00eame entre camarades, on se traitait souvent aussi durement, aussi brutalement qu&rsquo;on \u00e9tait trait\u00e9 par les chefs. Citoyen d&rsquo;une grande ville, ouvrier d&rsquo;une grande usine, tu \u00e9tais aussi seul, aussi impuissant, aussi peu soutenu qu&rsquo;un homme dans le d\u00e9sert, livr\u00e9 aux forces de la nature. La soci\u00e9t\u00e9 \u00e9tait aussi indiff\u00e9rente aux hommes sans argent que le vent, le sable, le soleil sont indiff\u00e9rents. Tu \u00e9tais plut\u00f4t une chose qu&rsquo;un homme, dans la vie sociale. Et tu en arrivais quelquefois, quand c&rsquo;\u00e9tait trop dur, \u00e0 oublier toi-m\u00eame que tu \u00e9tais un homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est cela qui a chang\u00e9, depuis juin. On n&rsquo;a pas supprim\u00e9 la mis\u00e8re ni l&rsquo;injustice. Mais tu n&rsquo;es plus seul. Tu ne peux pas toujours faire respecter tes droits\u00a0; mais il y a une grande organisation qui les reconna\u00eet, qui les proclame, qui peut \u00e9lever la voix et qui se fait entendre. Depuis juin, il n&rsquo;y a pas un seul Fran\u00e7ais qui ignore que les ouvriers ne sont pas satisfaits, qu&rsquo;ils se sentent opprim\u00e9s, qu&rsquo;ils n&rsquo;acceptent pas leur sort. Certains te donnent tort, d&rsquo;autres te donnent raison\u00a0; mais tout le monde se pr\u00e9occupe de ton sort, pense \u00e0 toi, craint ou souhaite ta r\u00e9volte. Une injustice commise envers toi peut, dans certaines circonstances, \u00e9branler la vie sociale. Tu as acquis une importance. Mais n&rsquo;oublie pas d&rsquo;o\u00f9 te vient cette importance. M\u00eame si, dans ton usine, le syndicat s&rsquo;est impos\u00e9, m\u00eame si tu peux \u00e0 pr\u00e9sent te permettre beaucoup de choses, ne te figure pas que \u00ab\u00a0c&rsquo;est arriv\u00e9\u00a0\u00bb. Reprends la juste fiert\u00e9 \u00e0 laquelle tout homme a droit, mais ne tire de tes droits nouveaux aucun orgueil. Ta force ne r\u00e9side pas en toi-m\u00eame. Si la grande organisation syndicale qui te prot\u00e8ge venait \u00e0 d\u00e9cliner, tu recommencerais \u00e0 subir les m\u00eames humiliations qu&rsquo;auparavant, tu serais contraint \u00e0 la m\u00eame soumission, au m\u00eame silence, tu en arriverais de nouveau \u00e0 toujours plier, \u00e0 tout supporter, \u00e0 ne jamais oser \u00e9lever la voix. Si tu commences \u00e0 \u00eatre trait\u00e9 en homme, tu le dois au syndicat. Dans l&rsquo;avenir, tu ne m\u00e9riteras d&rsquo;\u00eatre trait\u00e9 comme un homme que si tu sais \u00eatre un bon syndiqu\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00catre un bon syndiqu\u00e9, qu&rsquo;est-ce que cela veut dire\u00a0? C&rsquo;est beaucoup plus peut-\u00eatre que tu ne te l&rsquo;imagines. Prendre la carte, les timbres, ce n&rsquo;est encore rien. Ex\u00e9cuter fid\u00e8lement les d\u00e9cisions du syndicat, lutter quand il y a lutte, souffrir quand il le faut, ce n&rsquo;est pas encore assez. Ne crois pas que le syndicat soit simplement une association d&rsquo;int\u00e9r\u00eats. Les syndicats patronaux sont des associations d&rsquo;int\u00e9r\u00eats\u00a0; les syndicats ouvriers, c&rsquo;est autre chose. Le syndicalisme, c&rsquo;est un id\u00e9al auquel il faut penser tous les jours, sur lequel il faut toujours avoir les yeux fix\u00e9s. \u00catre syndicaliste, c&rsquo;est une mani\u00e8re de vivre, cela veut dire se conformer dans tout ce qu&rsquo;on fait \u00e0 l&rsquo;id\u00e9al syndicaliste. L&rsquo;ouvrier syndicaliste doit se conduire pendant toutes les minutes qu&rsquo;il passe \u00e0 l&rsquo;usine autrement que l&rsquo;ouvrier non syndiqu\u00e9. Au temps o\u00f9 tu n&rsquo;avais aucun droit, tu pouvais ne te reconna\u00eetre aucun devoir. Maintenant tu es quelqu&rsquo;un, tu poss\u00e8des une force, tu as re\u00e7u des avantages\u00a0; mais en revanche tu as acquis des responsabilit\u00e9s. Ces responsabilit\u00e9s, rien dans ta vie de mis\u00e8re ne t&rsquo;a pr\u00e9pare \u00e0 y faire face. Tu dois \u00e0 pr\u00e9sent travailler \u00e0 te rendre capable de les assumer\u00a0; sans cela les avantages nouvellement acquis s&rsquo;\u00e9vanouiront un beau jour comme un r\u00eave. On ne conserve ses droits que si en est capable de les exercer comme il faut.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Extrait de La condition ouvri\u00e8re de Simonde Weil Camarade, tu es l&rsquo;un des quatre millions qui sont venus rejoindre notre organisation syndicale. Le mois de juin 1936 est une date dans ta vie. Te rappelles-tu, avant\u00a0? C&rsquo;est loin, d\u00e9j\u00e0. \u00c7a fait mal de s&rsquo;en souvenir. Mais il ne faut pas oublier. Te rappelles-tu\u00a0? 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