{"id":2030,"date":"2018-01-17T19:51:08","date_gmt":"2018-01-17T17:51:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cnt-tas.org\/?p=2030"},"modified":"2018-01-17T19:51:08","modified_gmt":"2018-01-17T17:51:08","slug":"chiapas-revolution-sobstine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new-wp.cnttas.lautre.net\/?p=2030","title":{"rendered":"Au Chiapas, la r\u00e9volution s\u2019obstine"},"content":{"rendered":"<h2 style=\"text-align: justify;\">Presque quinze ans d\u2019autogouvernement zapatiste<\/h2>\n<pre>Article \u00e9crit par Fran\u00e7ois Cusset et <a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2017\/06\/CUSSET\/57569\">paru dans le Monde diplomatique de juin 2017<\/a><\/pre>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, le soul\u00e8vement zapatiste incarnait une option strat\u00e9gique\u00a0: changer le monde sans prendre le pouvoir. L\u2019arriv\u00e9e au gouvernement de forces de gauche en Am\u00e9rique latine, quelques ann\u00e9es plus tard, sembla lui donner tort. Mais, du Venezuela au Br\u00e9sil, les difficult\u00e9s des r\u00e9gimes progressistes soul\u00e8vent une question\u00a0: o\u00f9 en est, de son c\u00f4t\u00e9, le Chiapas\u00a0?<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils ont peur que nous d\u00e9couvrions que nous pouvons nous gouverner nous-m\u00eames\u00a0\u00bb, lance la maestra Eloisa. Elle le disait d\u00e9j\u00e0 en ao\u00fbt\u00a02013 aux centaines de sympathisants venus de Mexico ou de l\u2019\u00e9tranger pour apprendre de l\u2019exp\u00e9rience zapatiste, le temps d\u2019une active semaine en immersion. Baptis\u00e9e ironiquement \u00ab\u00a0Escuelita\u00a0\u00bb (petite \u00e9cole), cette initiative visait \u00e0 inverser le syndrome de l\u2019\u00e9vang\u00e9lisateur, \u00e0 \u00ab\u00a0retourner la tortilla\u00a0\u00bb, comme y invitait jadis l\u2019anthropologue Andr\u00e9 Aubry\u00a0: s\u2019instruire au contact des centaines de paysans mayas qui pratiquent, jour apr\u00e8s jour, l\u2019autogouvernement. Inaugurant par ces mots l\u2019Escuelita de 2013, Eloisa rappelait alors l\u2019essentiel, qui laisse certains observateurs incr\u00e9dules\u00a0: modeste et non pros\u00e9lyte, l\u2019exp\u00e9rience zapatiste n\u2019en rompt pas moins depuis vingt-trois ans avec les principes s\u00e9culaires, et aujourd\u2019hui en crise, de la repr\u00e9sentation politique, de la d\u00e9l\u00e9gation de pouvoir et de la s\u00e9paration entre gouvernants et gouvern\u00e9s, qui sont au fondement de l\u2019\u00c9tat et de la d\u00e9mocratie modernes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle a lieu \u00e0 une \u00e9chelle non n\u00e9gligeable. Cette r\u00e9gion de for\u00eats et de montagnes de 28\u00a0000\u00a0kilom\u00e8tres carr\u00e9s (environ la taille de la Belgique) couvre plus d\u2019un tiers de l\u2019\u00c9tat du Chiapas. Si aucun chiffre s\u00fbr n\u2019est disponible, on estime que 100\u00a0000 \u00e0 250\u00a0000 personnes selon les comptages\u00a0(1) \u2014 15 \u00e0 35\u00a0% de la population \u2014 y forment les bases de soutien du zapatisme, c\u2019est-\u00e0-dire les femmes et les hommes qui s\u2019en r\u00e9clament et qui y participent. Tel est le fait majeur, que feraient presque oublier la vision folklorique des fameux passe-montagnes ou les ruses \u00e9loquentes de l\u2019ex-sous-commandant Marcos (qui s\u2019est rebaptis\u00e9 Galeano, en hommage \u00e0 un compa\u00f1ero assassin\u00e9)\u00a0: \u00e0 cette \u00e9chelle et sur cette dur\u00e9e, l\u2019aventure zapatiste est la plus importante exp\u00e9rience d\u2019autogouvernement collectif de l\u2019histoire moderne. Plus longue que les soviets ouvriers et paysans n\u00e9s \u00e0 la faveur de la r\u00e9volution russe de 1917 (avant le transfert de leur pouvoir vers l\u2019ex\u00e9cutif bolchevique)\u00a0; plus que les clubs et les conseils de la Commune de Paris, \u00e9cras\u00e9s en mai\u00a01871 apr\u00e8s deux mois d\u2019effervescence\u00a0; plus que les conseils mis en place en Hongrie et en Ukraine apr\u00e8s les insurrections de 1919\u00a0; plus que la d\u00e9mocratie directe des paysans d\u2019Aragon et de Catalogne entre\u00a01936 et\u00a01939\u00a0; et plus que les autonomies politiques ponctuelles, ou moins compl\u00e8tes, exp\u00e9riment\u00e9es dans des quartiers urbains, \u00e0 Copenhague apr\u00e8s 1971 ou \u00e0 Ath\u00e8nes aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors que ces exp\u00e9riences ont toutes \u00e9t\u00e9 r\u00e9prim\u00e9es ou r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es, et pendant que les gouvernements de gauche du reste de l\u2019Am\u00e9rique latine d\u00e9cevaient une partie des mouvements populaires qui les avaient port\u00e9s au pouvoir (au Br\u00e9sil, au Venezuela, en Bolivie, en \u00c9quateur&#8230;), le zapatisme a tenu bon. Il a peu \u00e0 peu rompu avec l\u2019\u00c9tat, solidifi\u00e9 ses bases et \u00e9chafaud\u00e9 une autonomie politique in\u00e9dite, port\u00e9e aujourd\u2019hui par la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration n\u00e9e apr\u00e8s l\u2019insurrection de 1994. Moyennant l\u2019abandon progressif, et pragmatique, de la croyance dans l\u2019\u00c9tat et de l\u2019avant-gardisme l\u00e9niniste du d\u00e9but\u00a0: \u00ab\u00a0Quand on est arriv\u00e9s, on \u00e9tait carr\u00e9s, comme des professionnels de la politique, et les communaut\u00e9 indiennes, qui sont rondes, nous ont lim\u00e9 les angles\u00a0\u00bb, r\u00e9p\u00e8te dr\u00f4lement Galeano. L\u2019enjeu\u00a0: changer la nature du pouvoir politique, faute de le prendre \u00e0 plus vaste \u00e9chelle. Le r\u00e9sultat est l\u00e0\u00a0: \u00ab\u00a0Le mouvement est plus fort, plus d\u00e9termin\u00e9 encore aujourd\u2019hui. Les enfants de 1994 sont d\u00e9sormais les cadres du zapatisme, sans r\u00e9cup\u00e9ration ni trahison\u00a0\u00bb, reconna\u00eet le sociologue Arturo Anguiano, qui, loin d\u2019\u00eatre un compagnon de route naturel du Chiapas, fut le cofondateur du parti r\u00e9volutionnaire des travailleurs-euses (PRT), d\u2019ob\u00e9dience trotskiste. En t\u00e9moigne, aujourd\u2019hui, la vie ordinaire des communaut\u00e9s zapatistes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Le capitalisme ne va pas s\u2019arr\u00eater. Ce qui s\u2019annonce est une grande temp\u00eate. Ici, on s\u2019y pr\u00e9pare en faisant sans lui\u00a0\u00bb, r\u00e9sume dans un sourire un homme d\u2019une vingtaine d\u2019ann\u00e9es qui appartient depuis trois ans au conseil de bon gouvernement (Junta de Buen Gobierno) de Morelia, la moins peupl\u00e9e des cinq zones zapatistes, et qui s\u2019appr\u00eate \u00e0 laisser sa place apr\u00e8s avoir form\u00e9 ses successeurs. Situ\u00e9 au c\u0153ur de la zone, \u00e0 1\u00a0200\u00a0m\u00e8tres d\u2019altitude, le caracol de Morelia est adoss\u00e9 \u00e0 une colline luxuriante. Ce terme signifie \u00ab\u00a0escargot\u00a0\u00bb en espagnol, pour dire la lenteur n\u00e9cessaire de la politique et d\u00e9signer les quelques b\u00e2timents de r\u00e9union qui font office de chef-lieu pour chaque zone. Ici, il surplombe un paysage de pr\u00e9s et de cultures\u00a0: sept cents hectares de terres r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es, pour sept mille habitants dispers\u00e9s sur un territoire tr\u00e8s \u00e9tendu. Entre le terrain de basket-ball et l\u2019auditorium sommaire en briques peintes, quelques dizaines de femmes et d\u2019hommes, \u00e0 cette heure, quittent le caracol sac au dos, apr\u00e8s trois jours de r\u00e9unions. Ils tra\u00eenent leur pas engourdi par de longues heures d\u2019assembl\u00e9e et arborent un air concern\u00e9, m\u00e9lange, sur leurs visages tann\u00e9s, de la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 am\u00e8ne des Indiens Tzotziles \u2014 la tribu majoritaire ici \u2014 et du reste de pr\u00e9occupation de ceux qui viennent de passer trois jours \u00e0 discuter, au titre des charges (cargas) que chacun assume b\u00e9n\u00e9volement, de la r\u00e9partition des r\u00e9coltes \u00e0 la construction des \u00e9coles.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">\u00c0 l\u2019\u00e9cole, histoire coloniale et critique du capitalisme<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 c\u00f4t\u00e9 du petit cybercaf\u00e9 en parpaings, le jeune membre du conseil continue\u00a0: \u00ab\u00a0Nous ne cherchons pas \u00e0 \u00e9tendre le zapatisme, qui est tr\u00e8s particulier. Mais l\u2019id\u00e9e qui le sous-tend, l\u2019autonomie en g\u00e9n\u00e9ral, oui.\u00a0\u00bb Ils sont trois, maintenant, \u00e0 nous d\u00e9crire le fonctionnement de la zone de Morelia. Il y a un collectif par secteur de production, de la radio \u00e0 l\u2019artisanat textile ou \u00e0 l\u2019apiculture. Dot\u00e9e de cent quarante t\u00eates de b\u00e9tail et de dix hectares de champs de ma\u00efs (milpas), la zone atteint l\u2019autosuffisance alimentaire gr\u00e2ce \u00e0 ses potagers, ses rares poulaillers, ses cinq hectares de caf\u00e9 et ses boulangeries coop\u00e9ratives.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les surplus sont vendus aux non-zapatistes de la zone, les \u00ab\u00a0partidistes\u00a0\u00bb qui vivent des subsides du Parti r\u00e9volutionnaire institutionnel (PRI), la formation au pouvoir, lequel subventionne certains villages pour les vassaliser. Indirectement, ce sont donc les deniers du gouvernement qui permettent aux zapatistes d\u2019acheter, en nom collectif, ce qu\u2019ils ne produisent pas\u00a0: machines ou mat\u00e9riel de bureau, plus les rares v\u00e9hicules qui conduisent les gens aux r\u00e9unions depuis les quatre coins de la zone. Les projets individuels, tel le montage d\u2019une cantine-\u00e9picerie, sont financ\u00e9s par les banques autonomes zapatistes (Banpaz ou Banamaz), qui pr\u00eatent \u00e0 un taux de 2\u00a0%. Dans toute la zone, on mange \u00e0 sa faim, de fa\u00e7on frugale et traditionnelle, sans aide ni de l\u2019\u00c9tat ni des organisations non gouvernementales (ONG)\u00a0: riz, tortillas, frijoles (haricots noirs), caf\u00e9, quelques fruits et, plus rarement, volaille, \u0153ufs, canne \u00e0 sucre. Peu d\u2019ordinateurs et de livres dans les maisons, des voitures tr\u00e8s rares et un habillement sobre\u00a0: les conditions mat\u00e9rielles sont minimales, mais rien d\u2019essentiel ne manque. Cette sobri\u00e9t\u00e9 reste aux antipodes de la (trompeuse) corne d\u2019abondance euro-am\u00e9ricaine des centres commerciaux et des pr\u00eats \u00e0 la consommation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les responsables volontaires du caracol de Morelia nous d\u00e9crivent les trois missions sociales assum\u00e9es par la collectivit\u00e9\u00a0: l\u2019\u00e9ducation, la sant\u00e9 et la justice, qu\u2019assurent \u00e0 tour de r\u00f4le, plut\u00f4t que des professeurs, des m\u00e9decins ou des juges, des \u00ab\u00a0promoteurs\u00a0\u00bb b\u00e9n\u00e9voles (leurs voisins s\u2019occupent de leurs terres et de leurs foyers pendant leurs missions). Si les quelque six cents \u00e9coles zapatistes des cinq zones proposent toutes trois cycles d\u2019\u00e9tudes, le reste est discut\u00e9 collectivement et adapt\u00e9 aux besoins, qu\u2019il s\u2019agisse du rythme de chacun ou des programmes et du calendrier. Mais on retrouve partout des cours d\u2019espagnol et de langue indienne, d\u2019histoire coloniale et d\u2019\u00e9ducation politique (critique du capitalisme, \u00e9tude des luttes sociales dans d\u2019autres pays), de math\u00e9matiques et de sciences naturelles (\u00ab\u00a0vie en milieu ambiant\u00a0\u00bb). Du m\u00e9nage aux fresques murales, le travail collectif est quotidien. Et, d\u00e8s la fin du second cycle, vers l\u2019\u00e2ge de 15\u00a0ans, les jeunes, tous alphab\u00e9tis\u00e9s, peuvent proposer d\u2019occuper une charge, apr\u00e8s un vote de l\u2019assembl\u00e9e et une formation de trois mois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S\u2019y ajoute, \u00e0 la sortie de San Crist\u00f3bal, la seule universit\u00e9 zapatiste, fond\u00e9e par Raymundo S\u00e1nchez Barraza\u00a0: le Centre indig\u00e8ne de formation int\u00e9grale (Cideci). Ferronneries d\u2019escalier ou rideaux peints, tout y est l\u2019\u0153uvre des \u00e9tudiants, deux cents jeunes accueillis chaque ann\u00e9e pour apprendre les savoirs autonomes\u00a0: fabrication de chaussures, th\u00e9ologie ou usage des machines \u00e0 \u00e9crire \u2014 plus s\u00fbres que le traitement de texte, compte tenu des coupures d\u2019\u00e9lectricit\u00e9\u00a0\u2014, ainsi qu\u2019un s\u00e9minaire politique le jeudi. Inspir\u00e9 des principes antiutilitaristes du p\u00e9dagogue alternatif Ivan Illich (\u00ab\u00a0apprendre sans \u00e9cole\u00a0\u00bb) autant que des premi\u00e8res proph\u00e9ties indiennes, le Cideci accueille aussi les grands colloques zapatistes. Le dernier, en d\u00e9cembre\u00a02016, portait sur les sciences exactes \u00ab\u00a0pour ou contre\u00a0\u00bb l\u2019autonomie (ConCiencias).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le syst\u00e8me sanitaire est fiable\u00a0: des \u00ab\u00a0maisons de sant\u00e9\u00a0\u00bb assurent des soins de base de qualit\u00e9, de l\u2019\u00e9chographie \u00e0 l\u2019examen ophtalmologique\u00a0; chaque caracol compte une clinique o\u00f9 op\u00e8rent, pour l\u2019heure, des m\u00e9decins solidaires ext\u00e9rieurs\u00a0; et des ONG fournissent les m\u00e9dicaments allopathiques. Le recours aux herbes m\u00e9dicinales et aux th\u00e9rapies traditionnelles est partout encourag\u00e9, et l\u2019accent est mis sur la pr\u00e9vention. Quant \u00e0 la justice zapatiste, assur\u00e9e par des volontaires et des commissions ad hoc, elle traite certes de cas souvent b\u00e9nins \u2014 d\u00e9saccords sur des terres ou rares conflits internes dans les villages\u00a0\u2014, mais elle vise toujours \u00e0 r\u00e9parer plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 punir\u00a0: discussion avec l\u2019inculp\u00e9, travaux collectifs au lieu de l\u2019enfermement (il existe une seule prison dans l\u2019ensemble des cinq zones), ni caution ni corruption. L\u00e0 encore, les non-zapatistes pr\u00e9f\u00e8rent ce syst\u00e8me plus juste, qui, en vingt ans, a fait chuter la d\u00e9linquance et les violences domestiques \u2014 la prohibition de l\u2019alcool, que les femmes ont impos\u00e9e dans le cadre de leur \u00ab\u00a0loi s\u00e8che\u00a0\u00bb, premi\u00e8re des lois zapatistes qu\u2019elles ont fait voter, y a beaucoup contribu\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La nouveaut\u00e9 est ce recours en hausse des partidistes aux services publics zapatistes, qui permet parfois de les recruter et qui les change, surtout, du client\u00e9lisme, de la bureaucratie et de la d\u00e9pendance aux oboles du parti. La d\u00e9pendance\u00a0: c\u2019est ce qu\u2019ont tenu \u00e0 d\u00e9faire, pas \u00e0 pas, les zapatistes, y compris vis-\u00e0-vis des ONG. Mais l\u2019autonomie, \u00ab\u00a0processus sans fin\u00a0\u00bb, selon eux, reste partielle, et souvent bricol\u00e9e\u00a0: on pr\u00e9l\u00e8ve l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 sans la payer \u00e0 m\u00eame les c\u00e2bles de l\u2019op\u00e9rateur national, et on reste tributaire des dons et des achats collectifs dans certains domaines, qu\u2019il s\u2019agisse de se procurer de l\u2019huile de cuisine ou des t\u00e9l\u00e9phones portables.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Une organisation \u00e0 la fois horizontale et verticale<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette exp\u00e9rience insolite, loin des radicalismes de papier, assume ses t\u00e2tonnements et ses arbitrages d\u00e9licats. Son principe d\u2019apprentissage\u00a0: caminar preguntando, \u00ab\u00a0cheminer en questionnant\u00a0\u00bb. Quant \u00e0 mandar obeciendo , \u00ab\u00a0diriger en ob\u00e9issant\u00a0\u00bb, devise partout affich\u00e9e, elle sugg\u00e8re que, \u00e0 l\u2019horizontalisme pur des fantasmes anarchistes, il convient toujours de m\u00ealer une dose m\u00eame marginale d\u2019organisation \u2014 et d\u2019efficacit\u00e9 \u2014 verticale. Les communaut\u00e9s sont consult\u00e9es longuement, moyennant des allers et retours avec les conseils de zone, mais \u00e0 l\u2019initiative de ces derniers, qui formulent et soumettent les propositions, et qui organisent si n\u00e9cessaire un vote \u00e0 la majorit\u00e9. Les charges b\u00e9n\u00e9voles sont rotatives et r\u00e9vocables, gage d\u2019une politique d\u00e9professionnalis\u00e9e, mais les plus comp\u00e9tents les occupent (et y sont \u00e9lus) plus souvent que les autres. Et tous de reconna\u00eetre que, au fil des consultations minutieuses, \u00ab\u00a0parfois le peuple est endormi\u00a0\u00bb, comme le disait un autre maestro de l\u2019Escuelita. Plut\u00f4t qu\u2019un syst\u00e8me enti\u00e8rement horizontal, il existe une tension, qui se veut f\u00e9conde, entre le gouvernement de tous et des m\u00e9canismes diagonaux, sinon verticaux. Une conception processuelle et \u00e9volutive dans laquelle on invente et teste constamment, qu\u2019il s\u2019agisse des r\u00e8gles de vote ou de la dur\u00e9e et des crit\u00e8res d\u2019attribution des charges (les femmes, souvent moins \u00e0 l\u2019aise dans l\u2019engagement public, peuvent par exemple occuper une charge \u00e0 deux ou trois).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 l\u2019origine \u00e9tait l\u2019Arm\u00e9e zapatiste de lib\u00e9ration nationale (EZLN), qui a surgi de la for\u00eat Lacandone un matin de janvier\u00a01994. Cette structure militaire verticale est dot\u00e9e d\u2019une instance de commandement, le Comit\u00e9 clandestin r\u00e9volutionnaire indig\u00e8ne (CCRI). L\u2019EZLN veille \u00e0 la p\u00e9rennit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience, mais elle a d\u00e9cid\u00e9 de se retirer de son fonctionnement politique en 2003, au moment de la rupture avec l\u2019\u00c9tat mexicain et de la mise en place du syst\u00e8me d\u2019autogouvernement. Celui-ci fonctionne \u00e0 trois \u00e9chelons, apr\u00e8s un red\u00e9coupage g\u00e9ographique qui a d\u00e9fait les divisions administratives ant\u00e9rieures\u00a0: au niveau de la communaut\u00e9 de chaque village, o\u00f9 exercent des agents et des commissions (pour la s\u00e9curit\u00e9, la production, etc.)\u00a0; au niveau des communes (municipios) qui regroupent les villages\u00a0; et au-dessus, au niveau des cinq grandes zones, qui ont pour centres les cinq caracoles (Morelia, La Garrucha, Roberto Barrios, Oventic et La Realidad).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui fait l\u2019originalit\u00e9 du zapatisme limite aussi la possibilit\u00e9 pour des mouvements sociaux d\u2019autres r\u00e9gions du monde d\u2019en transposer tels quels les inventions et les m\u00e9canismes\u00a0: la convergence historique, en son sein, d\u2019ingr\u00e9dients h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, voire incompatibles, devenus ici indissociables. Il y a un c\u0153ur indig\u00e8ne, d\u2019abord, qui renvoie aux peuples m\u00e9so-am\u00e9ricains de cette r\u00e9gion (surtout les Tzotziles, les Tzeltales, les Tojolabales et les Choles) et \u00e0 leur tradition cosmo-\u00e9cologique ancestrale, mais aussi \u00e0 une longue histoire de r\u00e9sistance anticoloniale. Si l\u2019indianit\u00e9 zapatiste n\u2019est jamais essentialis\u00e9e, et garde ouvert son potentiel universalisant, c\u2019est qu\u2019elle est moins un ethnicisme que la m\u00e9moire entretenue de cinq si\u00e8cles de luttes contre la \u00ab\u00a0saign\u00e9e du Nouveau Monde\u00a0(2) \u00a0\u00bb, y compris le colonialisme interne des nouvelles \u00e9lites m\u00e9tisses du Mexique ind\u00e9pendant, qui s\u2019arrog\u00e8rent la repr\u00e9sentation des Indiens et ravag\u00e8rent leurs terres et leurs modes de vie. Il y a le r\u00f4le d\u00e9cisif de l\u2019\u00c9glise, ensuite\u00a0: aussi bien le catholicisme syncr\u00e9tique typique du Mexique que la version locale de la th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration, cette \u00ab\u00a0\u00c9glise des pauvres\u00a0\u00bb inaugur\u00e9e au P\u00e9rou dans les ann\u00e9es\u00a01960\u00a0\u2014 m\u00e9moire coloniale ici aussi, puisque, d\u00e8s le xvie si\u00e8cle, les seuls d\u00e9fenseurs des indig\u00e8nes du Mexique contre les conquistadores furent des religieux, \u00e0 l\u2019instar du dominicain Bartolom\u00e9 de Las Casas ou de l\u2019\u00e9v\u00eaque Vasco de Quiroga, avec son projet d\u2019une \u00ab\u00a0r\u00e9publique des Indiens\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a un \u00e9l\u00e9ment marxiste-l\u00e9niniste d\u00e9clencheur, bien s\u00fbr, venu des gu\u00e9rillas des ann\u00e9es 1960-1970, mais mu\u00e9 apr\u00e8s 1994 en une lutte antisyst\u00e9mique plus ouverte contre le n\u00e9olib\u00e9ralisme, son pillage des ressources naturelles et sa marchandisation des formes de vie. Et il y a des composantes moins attendues, de type libertaire et surtout antipatriarcal, le principe zapatiste de l\u2019\u00e9galit\u00e9 sexuelle radicale renouant avec une filiation pr\u00e9coloniale. Sans oublier les \u00e9changes avec un vaste r\u00e9seau international de soutiens, convi\u00e9s sur place aux rencontres annuelles\u00a0: des dizaines de musiciens ou de groupes de rap et de ska aux refrains zapatistes (de Rage Against the Machine \u00e0 Manu Chao, de Nana Pancha \u00e0 Mexico \u00e0 Pepe Hasegawa au Japon), et des milliers d\u2019activistes et d\u2019intellectuels qui ont tous particip\u00e9 \u00e0 cette construction \u2014 les \u00e9crivains Jos\u00e9 Saramago, Gabriel Garc\u00eda M\u00e1rquez, John Berger ou Umberto Eco, les universitaires Alain Touraine ou Noam Chomsky, ou encore, pour en rester aux noms c\u00e9l\u00e8bres, l\u2019\u00e9cologiste Jos\u00e9 Bov\u00e9, le cin\u00e9aste Oliver Stone ou Danielle Mitterrand. Innombrables sympathisants du zapatisme, ou \u00ab\u00a0zapatisans\u00a0\u00bb, fameux ou anonymes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il y a l\u2019histoire nationale mexicaine, avec sa fiert\u00e9 et ses singularit\u00e9s. Car c\u2019est ne rien comprendre au zapatisme que d\u2019en faire un projet de s\u00e9cession, d\u2019ind\u00e9pendance (contre-)nationale. \u00c0 chaque r\u00e9union du Congr\u00e8s national indig\u00e8ne (CNI), cr\u00e9\u00e9 en 1996, l\u2019hymne national r\u00e9sonne avant les chants zapatistes, et le drapeau tricolore du pays flotte \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du drapeau noir et rouge. \u00ab\u00a0Nous ne pensons pas \u00e0 former un \u00c9tat dans l\u2019\u00c9tat, mais un endroit o\u00f9 \u00eatre libres en son sein\u00a0\u00bb, r\u00e9p\u00e8tent les commandants de l\u2019EZLN au fil de leurs marches \u00e0 travers le pays. Ce patriotisme de combat est l\u2019h\u00e9ritage politique de deux si\u00e8cles de luttes, depuis l\u2019ind\u00e9pendance de 1810. C\u2019est l\u2019h\u00e9ritage, d\u2019abord, du chef agrarien \u00e9ponyme, Emiliano Zapata, g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019Arm\u00e9e lib\u00e9ratrice du Sud qui, avant d\u2019\u00eatre \u00e9cras\u00e9 en 1919, opposa \u00e0 la tradition latifundaire son plan d\u2019Ayala pour la redistribution des terres et la d\u00e9mocratie locale, et mit en place quelques ann\u00e9es durant la \u00ab\u00a0premi\u00e8re r\u00e9publique sociale des temps modernes\u00a0(3) \u00a0\u00bb, selon le mot du r\u00e9volutionnaire Victor Serge, qui a fini sa vie au Mexique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au-del\u00e0, il y a la surpolitisation d\u2019un pays dot\u00e9 d\u2019un r\u00e9seau associatif et militant d\u2019une rare densit\u00e9, o\u00f9 le combat pour le statut communal de la terre (l\u2019ejido) dure depuis plus d\u2019un si\u00e8cle. Car s\u2019entrem\u00ealent, au Mexique, \u00e0 la fois des corporatismes officiels (surtout celui du parti-\u00c9tat, le PRI), maniant mobilisation permanente et rh\u00e9torique de la justice sociale, et maints soul\u00e8vements authentiques, que leur r\u00e9pression sanglante ancre dans la m\u00e9moire collective\u00a0: r\u00e9sistances urbaines de la fin du XXe si\u00e8cle, comme le Mouvement urbain populaire ou les assembl\u00e9es de quartier des ann\u00e9es 1970-1980, \u00e9tudiants mao\u00efstes \u00e9tablis dans les campagnes, autogestions municipales plus ou moins en rupture. Reste que ce \u00ab\u00a0cocktail\u00a0\u00bb zapatiste est d\u2019abord une combinaison de l\u2019\u00e9galit\u00e9 et de la diff\u00e9rence, d\u2019un h\u00e9ritage communiste par le bas et d\u2019une promotion inlassable de la diversit\u00e9 ethnique, culturelle, sexuelle \u2014 deux axes encore largement divergents au sein des mouvements de gauche d\u2019Europe et d\u2019Am\u00e9rique du Nord, o\u00f9 le \u00ab\u00a0mouvementisme\u00a0\u00bb, plus ou moins identitaire, des minorit\u00e9s et le vieil unitarisme social, plus ou moins universaliste, continuent \u00e0 se m\u00e9fier l\u2019un de l\u2019autre.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Quand Marcos appelait son \u00e2ne \u00ab\u00a0Internet\u00a0\u00bb<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais l\u2019unit\u00e9 zapatiste tient autant \u00e0 ce mixte h\u00e9t\u00e9roclite qu\u2019\u00e0 la tonalit\u00e9 d\u2019ensemble, au style de lutte, \u00e0 la d\u00e9marche de vie qui viennent l\u2019envelopper. Leurs traits caract\u00e9ristiques, que r\u00e9sume le concept cardinal de dignit\u00e9, surgissent des explications que formulent les Indiens aussi bien que de textes plus fantasques, de registres vari\u00e9s (pamphlets, discours, contes de f\u00e9es, chansons, po\u00e9sie), qui ont rendu c\u00e9l\u00e8bre l\u2019ex-sous-commandant Marcos\u00a0: modestie, solennit\u00e9, fiert\u00e9 r\u00e9sistante, d\u00e9termination martiale, douceur des gestes, rapport au temps fait de patience et de placidit\u00e9, utopie et fragilit\u00e9 assum\u00e9es, lyrisme cosmique issu des h\u00e9ritages indig\u00e8nes, et toujours l\u2019humour et l\u2019autod\u00e9rision \u2014 qui hier incitaient Marcos \u00e0 appeler son \u00e2ne \u00ab\u00a0Internet\u00a0\u00bb, pour envoyer en 1995 ses messages au gouvernement par ce biais ancestral, ou l\u2019EZLN \u00e0 nommer \u00ab\u00a0force a\u00e9rienne de l\u2019arm\u00e9e zapatiste\u00a0\u00bb les dizaines d\u2019avions en papier pleins de messages dissuasifs jet\u00e9s sur les barrages militaires. En somme, c\u2019est aussi bien Karl Marx que les fr\u00e8res du m\u00eame nom\u00a0; moins Che Guevara que l\u2019anthropologue engag\u00e9 Pierre Clastres\u00a0; moins L\u00e9nine qu\u2019Illich\u00a0; moins le dogme que le pragmatisme de combat\u00a0; et moins la dictature du prol\u00e9tariat que la tradition locale du \u00ab\u00a0r\u00e9alisme merveilleux\u00a0\u00bb (ce m\u00e9lange de r\u00e9alisme social et d\u2019esth\u00e9tique magique promu par l\u2019\u00e9crivain cubain Alejo Carpentier) mise au service de l\u2019autonomie politique. Marcos, avant de devenir Galeano, r\u00e9p\u00e9tait que les meilleurs textes occidentaux de th\u00e9orie politique \u00e9taient pour lui Don Quichotte, Macbeth et les romans de Lewis Carroll.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Derri\u00e8re la formule zapatiste \u00ab\u00a0en bas \u00e0 gauche\u00a0\u00bb (abajo a la izquierda), l\u2019unit\u00e9 est celle d\u2019une coh\u00e9rence \u00e9thique et existentielle. Si le zapatisme a \u00e9t\u00e9 vu comme \u00ab\u00a0la premi\u00e8re utopie d\u00e9mocratique universelle qui vienne du Sud\u00a0(4) \u00a0\u00bb, c\u2019est en raison de cette r\u00e9invention de l\u2019agir politique, des fa\u00e7ons de sentir et de lutter. Mais c\u2019est aussi parce que sa victoire au long cours est celle d\u2019une lutte de plusieurs d\u00e9cennies, pouss\u00e9e vers l\u2019autonomie par ses ennemis et par la pression de la r\u00e9alit\u00e9. Long arrachement forc\u00e9, et non d\u00e9cr\u00e9t\u00e9, \u00e0 la tutelle \u00e9tatique\u00a0: l\u2019autonomie n\u00e9goci\u00e9e ayant \u00e9chou\u00e9, l\u2019autonomie \u00e0 construire s\u2019est impos\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Form\u00e9e clandestinement en 1983, l\u2019EZLN occupe les grandes villes du sud du Chiapas le 1er\u00a0janvier\u00a01994. S\u2019ensuivent douze jours de combat, puis vingt-trois ans d\u2019une \u00ab\u00a0antigu\u00e9rilla\u00a0\u00bb, selon le mot du sociologue Yvon Le Bot\u00a0(5). Apr\u00e8s le cessez-le-feu, un dialogue de paix est h\u00e9berg\u00e9 par Mgr Samuel Ruiz Garc\u00eda dans la cath\u00e9drale de San Crist\u00f3bal. Il est interrompu par l\u2019offensive militaire de f\u00e9vrier\u00a01995, qui pr\u00e9c\u00e8de une longue guerre d\u2019usure men\u00e9e par les paramilitaires \u00e0 la solde du gouvernement. Le Chiapas devient alors l\u2019\u00e9picentre des mouvements sociaux, inspirant l\u2019essor d\u2019un \u00ab\u00a0zapatisme civil\u00a0\u00bb d\u2019Oaxaca \u00e0 Mexico, accueillant la Convention nationale d\u00e9mocratique de 1994 et plusieurs rencontres internationales, galvanisant les gauches du pays (qui remportent la mairie de la capitale en 1997). Mais les assassinats politiques sont nombreux, et la paramilitarisation s\u2019intensifie \u2014 avec en point d\u2019orgue le massacre de quarante-cinq Indiens, surtout des femmes et des enfants, dans le campement d\u2019Acteal, fin 1997.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019alliance avec la gauche officielle, notamment le Parti de la r\u00e9volution d\u00e9mocratique (PRD) de M.\u00a0Andr\u00e9s Manuel L\u00f3pez Obrador, finit par \u00e9chouer, avant \u00ab\u00a0la distanciation et le divorce\u00a0(6) \u00a0\u00bb de 1999. Surtout, les accords sign\u00e9s en f\u00e9vrier\u00a01996 \u00e0 San Andr\u00e9s sur les \u00ab\u00a0droits et cultures indig\u00e8nes\u00a0\u00bb (pour l\u2019autogestion communautaire et le d\u00e9veloppement autonome) resteront lettre morte, r\u00e9cus\u00e9s par le pr\u00e9sident Ernesto Zedillo et jamais inscrits dans la Constitution. L\u2019espoir rena\u00eet en 2000 avec l\u2019\u00e9lection de M.\u00a0Vicente Fox, premier pr\u00e9sident non-PRI. La marche immense de la Couleur de la Terre, en 2001, ne suffira pas \u00e0 obtenir gain de cause, malgr\u00e9 l\u2019intervention devant le Congr\u00e8s de la commandante Ester. Aussi les zapatistes d\u00e9cident-ils de rompre avec le cycle de la n\u00e9gociation et le mal gobierno (\u00ab\u00a0mauvais gouvernement\u00a0\u00bb). En ao\u00fbt\u00a02003, ils lancent \u00e0 Oventic la construction de l\u2019autonomie politique en cr\u00e9ant les caracoles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0L\u2019autre campagne\u00a0\u00bb moqueuse et acerbe men\u00e9e par Marcos en 2006, avant des \u00e9lections vol\u00e9es au PRD par une fraude du PRI, isole encore davantage les zapatistes, tout \u00e0 la construction laborieuse de leur autonomie. Le creux de 2009-2012 alimente m\u00eame les rumeurs d\u2019une d\u00e9saffection massive et de la mort de Marcos. Les zapatistes y mettent fin le 21\u00a0d\u00e9cembre\u00a02012, jour du changement de cycle du calendrier maya, en occupant en silence, \u00e0 quarante mille, les villes qu\u2019ils avaient envahies en 1994. Ce silence \u00ab\u00a0est le bruit de leur monde qui s\u2019effondre, le son du n\u00f4tre qui resurgit\u00a0\u00bb, d\u00e9clare le communiqu\u00e9 de l\u2019EZLN. Il inaugure une nouvelle \u00e9tape de la lutte, avec la constitution du r\u00e9seau informel de la Sexta, ouvert \u00e0 toutes les luttes sociales du monde, et l\u2019arriv\u00e9e du sous-commandant Mois\u00e9s, qui succ\u00e8de \u00e0 Marcos\/Galeano, \u00e0 la t\u00eate de l\u2019EZLN. L\u2019histoire du zapatisme au Chiapas tient ainsi en trois mots, qui r\u00e9sument les modalit\u00e9s de son rapport avec l\u2019\u00c9tat\u00a0: contre (pendant douze jours de guerre), avec (neuf ans de tentatives d\u2019accord) et sans (depuis 2003).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est au terme d\u2019un tel itin\u00e9raire, et \u00e0 l\u2019aube d\u2019une nouvelle phase, que survient la d\u00e9cision prise fin 2016 par le CNI, en accord avec les communaut\u00e9s, de former un Conseil indien de gouvernement. Sa repr\u00e9sentante (ce sera une femme), qui doit \u00eatre nomm\u00e9e en 2017, sera aussi candidate \u00e0 l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle de 2018. Mal comprise, et encore suspendue \u00e0 l\u2019approbation de l\u2019Institut \u00e9lectoral f\u00e9d\u00e9ral, la d\u00e9cision du CNI a stup\u00e9fi\u00e9 les uns et agac\u00e9 les autres \u2014 depuis les tenants d\u2019une s\u00e9cession int\u00e9grale, qui y ont vu une compromission avec le jeu \u00e9lectoral, jusqu\u2019\u00e0 la gauche nationale positionn\u00e9e en vue de l\u2019\u00e9lection, surtout le Mouvement de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration nationale (Morena) de M.\u00a0L\u00f3pez Obrador, qu\u2019ont exasp\u00e9r\u00e9 les premiers sondages attribuant 20\u00a0% des intentions de vote \u00e0 la candidate inconnue. Comme un coup de plus port\u00e9 par le zapatisme \u00e0 la gauche de gouvernement du premier pays hispanophone du monde, qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 d\u00e9stabilis\u00e9e \u00e0 maintes reprises au cours du dernier quart de si\u00e8cle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, le sens de cette d\u00e9cision est tout autre\u00a0: \u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas pour le pouvoir\u00a0\u00bb, r\u00e9p\u00e8te le CNI, mais pour affirmer la force des cinquante-six ethnies autochtones du Mexique (seize millions d\u2019habitants, environ 15\u00a0% de la population) et, plus largement, de \u00ab\u00a0toutes les minorit\u00e9s\u00a0\u00bb. L\u2019initiative vise \u00e0 faire conna\u00eetre leur oppression et leurs r\u00e9sistances, \u00e0 encourager partout les formes d\u2019organisation autonome. Elle veut diffuser le virus de l\u2019opposition au capitalisme et aller sur le terrain de l\u2019adversaire pour r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 tous les \u00ab\u00a0indig\u00e8nes\u00a0\u00bb du monde son \u00e9tat de d\u00e9composition terminale ainsi que la possibilit\u00e9 d\u00e9sormais attest\u00e9e de faire sans lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le contexte est la cl\u00e9, dans un pays o\u00f9 le trafic de drogue (50\u00a0milliards de dollars) a fait entre 70\u00a0000 et 120\u00a0000 morts et disparus, o\u00f9 partis et institutions restent largement corrompus. Le m\u00e9pris affich\u00e9 par le nouveau pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis, M.\u00a0Donald Trump, devrait surtout, comme l\u2019esp\u00e8re le philosophe mexicain Enrique Dussel, inciter \u00ab\u00a0\u00e0 recommencer \u00e0 neuf, avec un projet d\u2019autonomie et une d\u00e9colonisation des esprits qui rompent avec l\u2019eurocentrisme de nos \u00e9lites\u00a0(7) \u00a0\u00bb. La d\u00e9cision de former un Conseil indien de gouvernement et de pr\u00e9senter une candidate est justifi\u00e9e, dans le communiqu\u00e9 du 29\u00a0octobre\u00a02016\u00a0\u00a0(8), par une longue liste de luttes indig\u00e8nes \u00e0 travers le pays (contre l\u2019\u00c9tat, les multinationales ou les cartels de la drogue), luttes avec lesquelles le CNI se d\u00e9clare solidaire, appelant \u00e0 une coordination des combats pour rompre leur isolement. L\u2019essentiel est l\u00e0, dans ce rapport volontaire au dehors, aux r\u00e9sistances non zapatistes, avec lesquelles le dialogue est continu, mais la coop\u00e9ration intermittente, depuis 1994.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Les multinationales plus pr\u00e9sentes que jamais<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aux Occidentaux venus leur rendre visite, aux membres de la IVe Internationale, \u00e0 des mouvements des quatre coins du monde que leur construction de l\u2019autonomie rapproche de l\u2019exp\u00e9rience zapatiste \u2014 les Kurdes de la \u00ab\u00a029e r\u00e9volte\u00a0\u00bb, les Sud-Africains d\u2019Abahlali baseMjondolo (AbM) dans les townships du Cap ou l\u2019internationale paysanne Via Campe-sina\u00a0\u2014, les zapatistes posent cette question\u00a0: \u00ab\u00a0\u00bf Y tu, qu\u00e9\u00a0?\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0Et vous, comment faites-vous\u00a0?\u00a0\u00bb). Question qu\u2019ils posent donc, cette fois, aux r\u00e9sistances indig\u00e8nes locales qui se l\u00e8vent dans tous les \u00c9tats du Mexique, du Michoac\u00e1n au Sonora, contre les conglom\u00e9rats miniers, les expropriations touristiques, les pillages des \u00ab\u00a0narcos\u00a0\u00bb ou les enl\u00e8vements d\u2019\u00e9tudiants. Mais aussi, toujours, aux mouvements sociaux nationaux qu\u2019ils accompagnent, telles les gr\u00e8ves enseignantes de l\u2019\u00e9t\u00e9 2016 ou les manifestations contre la hausse du prix de l\u2019essence (gasolinazo) d\u00e9but\u00a02017.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si cette candidature a pour but de remettre le zapatisme en sc\u00e8ne et d\u2019\u00e9tendre le r\u00e9seau des solidarit\u00e9s actives, c\u2019est aussi que demeurent tant d\u2019obstacles, tant d\u2019ennemis encore en embuscade \u2014 ne serait-ce que l\u2019arm\u00e9e f\u00e9d\u00e9rale, qui tient encore plusieurs dizaines de postes autour des cinq zones. Les paramilitaires continuent \u00e0 semer la terreur, f\u00fbt-ce plus ponctuellement, avec des affrontements violents \u00e0 La Realidad en mai\u00a02014 puis \u00e0 La Garrucha \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 2015. Les projets des multinationales sont plus nombreux que jamais au Chiapas\u00a0: \u00c9tat le plus pauvre du Mexique, mais son premier fournisseur de p\u00e9trole, de caf\u00e9 ou d\u2019\u00e9nergie hydro\u00e9lectrique, celui-ci a d\u00e9j\u00e0 c\u00e9d\u00e9 pr\u00e8s de 20\u00a0% de sa superficie en concessions mini\u00e8res ou en projets touristiques. Et dans les zones zapatistes elles-m\u00eames, o\u00f9 se c\u00f4toient \u00ab\u00a0bases de soutien\u00a0\u00bb et non-zapatistes, les subventions d\u2019\u00c9tat, les pots-de-vin des partis, les \u00ab\u00a0caciques\u00a0\u00bb (grands fermiers m\u00e9tis) empochant des fortunes des groupes miniers auxquels ils c\u00e8dent leurs terres repr\u00e9sentent autant de menaces quotidiennes, directes ou psychologiques, pour des communaut\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre politique et \u00e9conomique pr\u00e9caire \u2014 qui s\u2019efforcent de ne pas r\u00e9pondre aux provocations pour ne pas justifier une op\u00e9ration militaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Devant la barri\u00e8re du caracol de Morelia, un groupe de partidistes est assis en cercle, buvant bruyamment d\u00e8s le matin bi\u00e8re et tequila pour narguer les zapatistes venus aux assembl\u00e9es et leur faire regretter la \u00ab\u00a0loi s\u00e8che\u00a0\u00bb. Contre la fiert\u00e9 d\u2019avoir construit l\u2019autonomie politique, d\u2019avoir fait rena\u00eetre une culture et invent\u00e9 un discours de combat, d\u2019avoir d\u00e9montr\u00e9 au monde qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas les marionnettes du ventriloque Marcos, restent au quotidien taquineries et brimades, tensions et menaces, qui continuent de peser sur la \u00ab\u00a0fragile armada\u00a0(9)\u00a0\u00bb. Mais, pour l\u2019heure, elle tient bon.<\/p>\n<hr \/>\n<h4 style=\"text-align: justify;\">Notes:<\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">(1)\u00a0Sur le probl\u00e8me du calcul et des sources, cf. Bernard Duterme, \u00ab\u00a0Zapatisme\u00a0: la r\u00e9bellion qui dure\u00a0\u00bb, Alternatives Sud, vol. 21, no\u00a02, Centre tricontinental &#8211; Syllepse, Louvain-la-Neuve &#8211; Paris, f\u00e9vrier\u00a02014.<br \/>\n(2)\u00a0Eduardo Galeano, Les Veines ouvertes de l\u2019Am\u00e9rique latine, Plon, coll. \u00ab\u00a0Terre humaine\u00a0\u00bb, Paris, 1981 (1re \u00e9d.\u00a0: 1971).<br \/>\n(3)\u00a0Cit\u00e9 dans Guillaume Goutte, Tout pour tous\u00a0! L\u2019exp\u00e9rience zapatiste, une alternative concr\u00e8te au capitalisme, Libertalia, Paris, 2014.<br \/>\n(4)\u00a0L\u2019expression est du sociologue mexicain Pablo Gonz\u00e1lez Casanova (La Jornada, Mexico, 5\u00a0mars\u00a01997).<br \/>\n(5)\u00a0Yvon Le Bot, Le R\u00eave zapatiste, Seuil, Paris, 1997.<br \/>\n(6)\u00a0H\u00e9l\u00e8ne Combes, Faire parti. Trajectoires de gauche au Mexique, Karthala, coll. \u00ab\u00a0Recherches internationales\u00a0\u00bb, Paris, 2011.<br \/>\n(7)\u00a0La Jornada, 16\u00a0janvier\u00a02017.<br \/>\n(8)\u00a0\u00ab\u00a0Que tremble la Terre jusque dans ses entrailles\u00a0\u00bb, Enlace Zapatista, 29\u00a0octobre\u00a02016.<br \/>\n(9)\u00a0Titre d\u2019un film r\u00e9alis\u00e9 sur place par Jacques Kebadian et Joani Hocquenghem, 2002.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Presque quinze ans d\u2019autogouvernement zapatiste Article \u00e9crit par Fran\u00e7ois Cusset et paru dans le Monde diplomatique de juin 2017 Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, le soul\u00e8vement zapatiste incarnait une option strat\u00e9gique\u00a0: changer le monde sans prendre le pouvoir. 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